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Port Mathurin, le temps est maussade. C’est un jour idéal pour rencontrer Ben Gontran, personnage important de la scène musicale rodriguaise. Il se produit régulièrement avec son groupe “Racine” dans les hôtels ou dans les bals du dimanche. Formé il y a plus d’une dizaine d’année, ce groupe effectue un gros travail pour redonner vie au folklore rodriguais. Dans sa charmante maison coloniale, Ben va nous conter l’histoire de la musique traditionnelle de son île avec maintes anecdotes sympathiques et drôles. C’est assurément un homme passionné et passionnant!

Rodrigues est une île créole qui aime la musique, ici tout le monde chante, joue d’un instrument ou danse. Sa musique, riche de traditions, est née de la fusion de différents styles musicaux africains, malgaches et européens. La forme la plus ancienne est le Séga tambour. Les chants portés par l’éblouissante force vocale des femmes et par le rythme endiablé des batteurs de tambour, ainsi que les danses qui l’accompagnent, s’apparentent à ce que l’on peut voir et entendre en Afrique noire. Le Séga tambour est souvent considéré comme la musique et la danse folklorique authentique des Rodriguais. Mais en réalité, la musique traditionnelle rodriguaise ne se résume pas à cette forme qui représente qu’une petite part de la richesse musicale de l’île. Héritées des différentes périodes coloniales, on peut aujourd’hui danser sur des musiques aux noms évocateurs: la Mazok (mazurka), le Laval (la valse), le Kotis (scottish), la Polka, la Romance ainsi que différents Ségas comme le “Séga Quadrille” ou le “Séga Kordéon”.


Histoire et métissage.

Ben nous raconte comment ces mélanges se sont créés et comment l’accordéon a pris une part importante dans la musique rodriguaise. Le Séga tambour était autrefois un événement musical, on le jouait et on le dansait au bal du samedi soir qui avait lieu régulièrement. Généralement pratiquées par les populations noires, ces réjouissances étaient considérées avec méfiance par le clergé qui n’appréciait guère le Séga tambour, perçu comme une danse païenne et “diabolique”. Par contre l’accordéon et les danses d’origine européenne étaient acceptés. Pour contourner l’interdit, l’accordéon a été inclus dans différentes formes musicales venues du vieux continent mais en y ajoutant des rythmes proche du Séga. Comme le tambour était un instrument honni, seul le triangle apportait un soutient puissant destiné à accentuer les rythmes de la danse d’accordéon. C’est ainsi que le “Séga Quadrille” et le Séga Kordéon (Séga Accordéon) a trouvé naissance. Aujourd’hui, le tambour a retrouvé sa place, un orchestre typique se compose d’un tambour et d’un accordéon diatonique, accompagnés de toutes sortes de percussions: triangle, mailloches (deux baguettes de bois que l’on frappe l’une sur l’autre), objets remplis de graines produisant un son proche des maracas ou simplement des boites de conserve vides qui sont frottées ou frappées. Quel que soit le style de musique pratiqué, la plupart des airs sont très anciens, ils ont été transmis de génération en génération. Ils forment un vaste répertoire dont les sources provenant d’Afrique et d’Europe ont été fortement enrichies au contact des nouveautés entendues à la radio, sur des disques ou rapportées de voyages (particulièrement en provenance de Maurice, de la Réunion et des Seychelles). II n’est pas rare d’entendre des créations locales qui s’inspirent largement d'airs connus.

Mais cette musique si riche en diversité a bien failli disparaître à jamais. Au début du XXe siècle, l’accordéon diatonique était devenu l’instrument de musique le plus utilisé lors des événements sociaux tels que mariages, anniversaires, baptêmes, bals et cela pendant des décennies. Il connut un certain déclin après la deuxième guerre mondiale, les hommes qui avaient servi dans l’armée britannique étaient rentrés avec des gramophones. Puis ce fut l’apparition des magnétophones et de son lot de musiques plus à la mode. Dans les années 1960, l’accordéon avait pratiquement disparu et avec lui la musique traditionnelle. Il faudra attendre la fin des années 1970, pour que la musique rodriguaise réapparaisse. A cette époque, des “anciens” se sont plaints des nouvelles danses des jeunes qu’ils ne pouvaient danser. C’est ainsi que des groupes se sont reformés et que des bals du 3e âge apparurent. Ces bals du dimanche étaient aussi fréquentés par des jeunes filles, souvent bridées à la maison, elles trouvaient là l’opportunité de sortir s’amuser sous l’oeil protecteur des parents. Des jeunes soupirants commencèrent eux aussi à venir à ses bals pour fréquenter leurs belles dulcinées. Ils y apprirent à danser mais aussi à jouer d’un instrument. L’institution des bals du 3e âge a ainsi popularisé les danses traditionnelles.


Paroles coquines.

Installé sur sa varangue, un accordéon dans les mains, Ben joue des extraits de chansons autrefois à la mode et nous explique le sens des textes chantés dans les Ségas. Les paroles, simples et imagées, racontent les réalités quotidiennes de la vie locale: récit de pêche, soucis familiaux, mariage, etc. Jadis, il n’était pas rare de chanter un refrain composé spontanément pour s’amuser de l’aspect physique d’un individu et rire d’une mésaventure de sa vie quotidienne ou encore se moquer de personnes aux moeurs légères. Bien sûr, ces allusions nommaient rarement les personnes concernées mais la plupart des auditeurs n’étaient pas dupes. Ben, enjoué et blagueur, ne se fait pas prier pour nous donner des exemples d’anciennes chansons comme l’histoire de “l’herbe éléphant”. C’était dans les années 50, “l’herbe éléphant” avait été plantée pour combattre l’érosion et favoriser l’élevage. Des personnes d’un âge avancé y auraient été aperçus batifolant en tenue d’Adam et Eve (en créole: “Ca l’année là, nous fine trouve zoli quitchose. Grand grand dimoune. Assise tout ni dans l’éléphant”). Ou encore des anecdotes plus grivoises comme ce policier qui était allé à une soirée de Séga. Il avait eu des relations amoureuses, mais comment se faisait-il que son sexe qui n’avait eu aucun contact avec la terre avait été mordu par un cent-pieds (scolopendre)? Il avait tout bonnement contracté la syphilis! Souvent certaines chansons se voulaient un rappel à l’ordre et quelquefois, comme c’était la coutume à l’époque, pour alerter les autorités.


Attraction folklorique.

Parés de souliers vernis, pantalon à plis et chemise soyeuse, un jeune homme tend son mouchoir blanc à une jeune fille pour l’inviter à danser. Vêtue d’une jupe longue et d’un chemisier très chaste, coiffée d’un chignon impeccable, sa cavalière virevolte sur la piste. Le couple danse au rythme d’une polka effrénée. Les danses se succèdent dans une atmosphère bon enfant. Les pas et les figures sont enchaînés admirablement. L’orchestre en arrière plan reste discret. Six musiciens exécutent sans broncher les différents styles musicaux. Bien que la scène semble se dérouler au début du siècle dans un salon huppé, danseurs et musiciens font en réalité partie d'une troupe qui donnent un spectacle dans un hôtel. Mis à part quelques bals, ce sont les seules occasions permettant aux groupes de se produire. Aujourd’hui, la musique traditionnelle rodriguaise semble à nouveau menacée de disparition. Moins populaire, elle est peu écoutée par la jeunesse rodriguaise qui préfère la musique actuelle. De plus, les groupes n’ont souvent pas les moyens financiers d’enregistrer un CD, la diffusion demeure donc très limitée. A l’avenir, cette musique risque d’être jouée uniquement dans les hôtels en tant qu’attraction folklorique. Espérons que Ben parviendra à transmettre à la jeunesse sa passion et son expérience pour que la mémoire musicale de l’île ne s’éteigne pas...

Texte et photos: © Fabrice Bettex / Mysterra


Ndlr: Ne manquez pas le livre de Ben Gontran!

Tout moment partagé avec l'auteur, Benjamin Gontran, dit  'Sir' Ben pour les intimes, c'est à dire toute la population de Rodrigues, est un privilège à savourer au rythme de l'Ile. Un pays et une culture qui l'habitent au plus profond de son être et de son âme, dont il parle avec le coeur. Des qualités qui font de lui un guide hors pair pour cette aventure à remonter le temps et à laquelle il nous convie.

'Sir' Ben nous propose aussi un long et beau parcours au coeur de l'histoire contemporaine de Rodrigues. Un parcours qui porte la perspective de son vécu. Un voyage témoin de ses différentes rencontres, agrémenté de ses anecdotes croustillantes, par ses personnages animés par la simplicité de l'authentique, couronné d'une dimension et d'une portée à la mesure de son témoin narrateur.

Pour plus d'informations, merci de consulter son site: www.bengontran.com




 
Photo île Rodrigues - Musique traditionnelle

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