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A Rodrigues, les femmes jouent un rôle important dans l’économie de l’île. Très actives, elles exercent souvent plusieurs métiers: elles s’occupent d’une famille nombreuse, cultivent avec énergie et courage des petits lopins de terres et élèvent du bétail. Comme si cela n’était pas suffisant, certaines s’en vont encore en mer où elles pratiquent un métier bien difficile: piqueuse d’ourites (pêcheuse de poulpes). Un métier de femme très respecté dans l’île, qui rapporte pourtant peu d’argent et qui est menacé en raison de l’appauvrissement du lagon.

“Ourite Misère”!

Denise m’accueille dans sa pirogue avec ces deux mots lourds de sens. Cela fait 40 ans qu’elle traque l’ourite dans le lagon de Port Sud-Est. Elle a commencé ce labeur à l’âge de 12 ans, à cette époque elles n’étaient qu’une trentaine, aujourd’hui plus de 600 femmes et une poignée d’hommes exercent ce métier. Beaucoup trop pour un lagon qui ne fournit plus suffisamment de ressources. La cause de cet engouement massif pour une activité réputée pénible et peu lucrative provient des “allocations de mauvais temps” offertes par l’état. En effet, ces indemnités, payées pour chaque jour où les conditions météorologiques ne permettent pas de pêcher a encouragé de nombreuses jeunes femmes à se lancer dans cette activité.

La vie de Denise est étroitement liée au rythme des marées. Elle travaille 6 à 7 jours, quand les grandes marées découvrent le lagon puis patiente une semaine jusqu’aux suivantes. Dès l’aube, elle s’en va dans une pirogue pour rejoindre les zones peu profondes du lagon. Coiffée d’un chapeaux de paille, munie d’une pique en ferraille et de bottes en caoutchouc, elle parcoure le platier d’un pas décidé pour taquiner l’ourite. Rien ne semble l’arrêter, imperturbablement elle arpente des kilomètres de récif: se hasarde sur la roche glissante ou sur le corail affilé, s’enlise dans le sable et la vase, patauge dans quelques centimètres d’eau ou progresse péniblement de l’eau jusqu’à la taille. De longues heures s’écoulent ainsi, les ourites bien cachées ne semblent pas vouloir se montrer. Seul un oeil averti peut les débusquer. Les yeux rivés sur chaque centimètre du lagon, Denise s’échigne à repérer le moindre indice qui la mettrait sur la voie de la “case à ourite”: des restes de coquillages, une carapace de crabe, une cavité, un mouvement suspect. Il faut savoir que le poulpe est un animal méticuleux et ordonné, il débarrasse hors de sa cachette les restes de ses repas. Grave erreur! C’est justement ces vestiges, déposés devant sa tanière, qui souvent le trahissent. Une fois débusqué, le poulpe, lové dans son repère, est piqué, achevé et enfilé sur une corde. Un combat qui laisse quelquefois des souvenirs: morsures ou blessures à la peau faites par les ventouses. Mais d’autres dangers guettent Denise qui doit être très attentive à ne pas marcher sur un oursin ou sur un redoutable poisson-pierre dont la piqûre peut être mortelle. Sans oublier la raie torpille qui lance au moindre contact une puissante décharge électrique ou la murène qui, menacée, peut infliger de sérieuses morsures.

Cette partie de cache-cache au milieu du lagon n’est pas sans conséquence. En piétinant le corail à la recherche de leur butin, les piqueuses provoquent un vrai désastre écologique sur des kilomètres. Le corail, détruit, n’offre plus d’abri aux poulpes qui migrent vers des territoires plus hospitaliers. Les piqueuses leur emboîtent le pas, dévastant une nouvelle portion de ce beau lagon qui est ainsi, peu à peu, dépossédé de sa parure de corail. Le gouvernement a pris conscience de l’impact colossal sur l’équilibre écologique du lagon et envisage l’interdiction pure et simple de cette activité. Cependant, il faudra auparavant trouver des alternatives viables aux piqueuses.

Il est temps pour Denise de rejoindre la plage avant que la mer ne reprenne ses droits. Elle rentre bredouille après avoir parcouru le lagon plus de 4 heures sans succès. Ereintée, elle m’avoue que ce n’est pas la première fois, et probablement pas la dernière! Le jour précédent, lorsque je l’ai rencontrée à son retour de pêche, elle avait capturé deux ourites et harponné un beau poisson. Aujourd’hui, sa soeur n’est pas beaucoup plus chanceuse, elle rapporte un piètre butin: une “baba ourite” (bébé poulpe) pesant à peine une demi-livre. Même petite, l’ourite n’a aucune chance d’en réchapper...

Les piqueuses qui se sont aventurées plus près du récif, où le corail est encore intact, ramènent 3 ou 4 trophées. Sur la plage, c’est le remue-ménage, on compare ses prises, on raconte ses mésaventures, on peste contre la malchance qui s’acharne. Tout ceci dans une ambiance amicale, point de rivalités et de tensions. Les prises seront lavées à l’eau de mer et pesées sur une balance posée à même la plage. Après de rapides calculs effectué dans le sable, la transaction est réalisée. Les ourites sont aussitôt vendues à des acheteuses qui s’occuperont de les faire sécher, de les couper, puis de les préparer pour les revendre au marché ou pour les exporter vers l’île Maurice.

Je rejoins Denise, un peu à l’écart sur la plage. Nostalgique, elle se souvient des prises qu'elle obtenait il y a une dizaine d'années et les compare dépitée avec ce qu'elle récolte aujourd'hui. Il est évident que l'ourite se raréfie et diminue en taille. Elle sait que les ressources continueront de baisser tant que des actions ne seront pas entreprises pour interdire la pêche en période de reproduction et que le nombre de piqueuses n'aura pas diminué... Denise a raison: “Ourite Misère”!

Texte et photos: © Fabrice Bettex / Mysterra




 
Photo île Rodrigues - Piqueuses d'ourites

Photo île Rodrigues - Piqueuses d'ourites

Photo île Rodrigues - Piqueuses d'ourites

Photo île Rodrigues - Piqueuses d'ourites

Photo île Rodrigues - Piqueuses d'ourites

Photo île Rodrigues - Piqueuses d'ourites

Photo île Rodrigues - Piqueur d'ourites

Photo île Rodrigues - Piqueur d'ourites

Photo île Rodrigues - Piqueuses d'ourites

Photo île Rodrigues - Piqueuses d'ourites

Photo île Rodrigues - Piqueuses d'ourites

Photo île Rodrigues - Piqueuses d'ourites

Photo île Rodrigues - Piqueuses d'ourites

Photo île Rodrigues - Piqueuses d'ourites

Photo île Rodrigues - Piqueuses d'ourites

Photo île Rodrigues - Piqueuses d'ourites
       
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